C.Kuchly : « Le Barça joue avec plusieurs numéros 10 sur le terrain »

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Membre des Dé-Managers et co-auteur de L’Odyssée du 10, actuellement en librairie, Christophe Kuchly nous a accordé une interview pour évoquer les grands numéros 10 de l’histoire du Barça. Voyage au pays des meneurs de jeu, où il sera question de Riquelme, de Messi, de Laudrup ou d’Iniesta, et bien d’autres…

Qu’est-ce qu’un numéro 10 ? Dès les premières pages de L’Odyssée du 10 (Éd. Solar – actuellement en rayons), la question se pose et des réponses fusent. « Ce n’est pas une position mais un état d’esprit » (Jonathan Wilson, auteur de La Pyramide Inversée, bible de la tactique). « C’est le joueur qui fait jouer les autres, celui qui mène je jeu » (Camille Abily). Angel Cappa résume plutôt bien la situation : « Qu’est-ce qu’un numéro 10 ? C’est le plaisir ». Tout au long de ses 120 années d’existence, le Barça a vu passer quelques-uns des meilleurs meneurs de jeu de la planète. Grand connaisseur du FC Barcelone à travers les époques, Christophe Kuchly retrace avec nous le parcours des grands 10 Blaugrana.

Barça Inside : Dans le débat de « qu’est ce qui définit un nº10 ? », on évoque souvent le profil et le positionnement. Dans l’histoire du Barça, énormément de joueurs avaient le profil, mais assez peu ont joué en meneur axial…

Christophe Kuchly : C’est quelque chose qui reste assez propre au Barça depuis l’époque de la Dream Team de Cruyff. C’est dû à des valeurs de jeu qui sont ancrées et qui sont assez différentes des valeurs des Barça précédents, qui étaient beaucoup moins joueurs. C’est vraiment depuis Cruyff entraîneur qu’il y a cette volonté de mettre ensemble sur le terrain beaucoup de joueurs techniques (même si à son époque il y avait aussi quelques Basques pour mettre le pied), de multiplier les joueurs avec ce profil de 10. Il y avait comme une obligation à avoir des joueurs de ballon, ce que j’appelle des « auxiliaires de création », à savoir que ton jeu ne dépend pas d’un seul joueur qui va devoir créer à lui tout seul.

« C’est depuis Cruyff qu’il y a cette volonté de mettre ensemble sur le terrain beaucoup de joueurs techniques, avec ce profil de nº10. »

À partir du moment où tu pars sur un jeu de possession, et jeu de position, où c’est le fait de faire courir le ballon qui va créer des espaces, tu ne peux pas avoir trop de points faibles au long de la construction des actions pour que le ballon puisse arriver dans les zones dangereuses. Ça nécessite forcément des profils qui se rapprochent de ceux d’un numéro 10. Tous ne seront pas forcément des nº10, par exemple Bakero quand il joue nº10, finalement, c’est peut-être un de ceux qui a le moins le profil de 10 dans l’équipe de Cruyff. Mais avec la modernisation du jeu, Guardiola pousse le concept à l’extrême, et multiplie les joueurs de ballon, qui ne savent même pas vraiment très bien défendre, même dans des positions défensives. On a Xavi qui peut être considéré comme un faux nº10, et Iniesta qui lui est un nº10 mais qui se retrouvait dans la même position (même s’il a oscillé entre relayeur et ailier gauche). À l’époque Van Gaal déjà, il y avait une tentative, sans trop de succès, d’aligner plein de profils de nº10, comme Riquelme qui n’a pas réussi à Barcelone, mais Van Gaal mettait plein de créateurs en même temps sur le terrain. La force de Cruyff puis de Guardiola c’est justement d’avoir réussi à transformer des joueurs qui avaient une âme de 10 pour en faire les maillons d’un système. Sous Van Gaal c’était un peu le nº10 classique qui veut faire sa partition en solo mais sans être vraiment intégré à l’equipe, du coup collectivement ce n’était pas viable. Ce qui est fort sous Guardiola, c’est que tu oublies presque que Xavi et Iniesta sont des joueurs qui, il y a 10 ou 15 ans, auraient occupés seuls la position de nº10. Même Busquets, dans les années 80, avec son jeu de passes courtes, aurait fait un excellent nº10. Mais tu l’oublies parce que le système fait que tu masques les failles défensives potentielles de ces joueurs là, et tu peux donc les utiliser ensemble, tu ne dois pas seulement en choisir un pour jouer en meneur de jeu.

Prise constante de l’information, première touche, orientation du corps, maîtrise de l’espace-temps. Le champ lexical appris à la Masia s’applique exactement au nº10. La Masia fabrique-t’elle des 10 pour tous les postes ?

Oui, exactement. Évidemment il faut nuancer, il y a toujours des contre-exemples. Je suis toujours amusé de savoir qu’Adama Traoré ou Mauro Icardi, dans un style différent, sont sortis de la Masia. Même Giovanni Dos Santos par exemple, qui a de vraies qualités techniques mais qui n’a jamais vraiment réussi à prendre l’information et à jouer avec ses partenaires. C’est bizarre que ces joueurs-là soient sortis de la Masia. On peut se demander s’ils ont suivi le même enseignement que les autres, ou s’ils  ont simplement cherché à développer leur qualité forte sans essayer de rentrer dans le cadre collectif. Est-ce que c’est le fait d’être trop fort dans la percussion qui fait qu’Adama n’a pas développé d’autres qualités ?

Mais c’est vrai que dans tous les cas, les rondos aident à former des profils de 10. C’est tout bête, mais le nº10 dans sa forme la plus originale (même si aujourd’hui il joue plus excentré ou reculé) a cette faculté à prendre l’information à 360º, à agir vite, se retourner quand il est servi dos au jeu, se mettre face au jeu et être capable de donner un bon ballon dans une zone axiale pourtant très dense. C’est quelque chose que tu travailles dans les rondos et dans tous les petits jeux, les 4 vs 4, les 5 vs 5. Ce qui est essentiel, parce que tu maîtrises le temps, et dans toutes les formations espagnoles, à la Masia ou ailleurs, c’est une obligation pour pouvoir jouer vite.

« Les rondos aident à former des profils de 10 … »

Prendre l’information, voir la passe à faire, puis être capable de la réaliser. C’est essentiel parce que les nº10, mais même les relayeurs, voire les sentinelles, ont de moins en moins de temps pour pouvoir jouer. Il n’y a guère que les centraux qui peuvent encore avoir un peu de temps. La Masia forme des joueurs à profil et à potentiel de nº10, mais il y a eu une espèce de va-et-vient avec l’Histoire avec la formation néerlandaise. C’est quelque chose dont on parle dans L’Odyssée du 10 : il y a une continuité aujourd’hui mais avec une adaptation aux nouveautés technologiques. L’AZ Alkmaar notamment, qui utilise des cartes de réalité virtuelle pour les jeunes du centre de formation pour qu’ils puissent visualiser certaines actions et prendre l’information plus rapidement. C’est en quelque sorte la version 2.0 de ce qui était fait de façon plus organique sur le terrain à Barcelone depuis l’arrivée de Cruyff. À savoir, des situations de jeu où le joueur est obligé de penser et d’agir vite.

Dans l’imaginaire commun, le nº10 était le joueur qui était au-dessus techniquement. Tu dessinais ton schéma autour de lui. Si le Barça ne l’a jamais fait (à part peut-être pour Messi), c’est parce que le niveau moyen de tous les joueurs était très élevé et homogène?

Absolument. Même les époques où certains joueurs étaient très forts techniquement, ils n’étaient jamais seuls. Dans le Barça de Cruyff, il y avait Koeman en défense centrale qui était capable de faire beaucoup de choses avec le ballon, notamment dans le jeu long. Un cran plus haut il y avait Guardiola qui orientait tout le jeu, et encore plus haut il y avait Laudrup qui était le véritable meneur, mais on ne lui donnait pas la balle pour ensuite le laisser se débrouiller… Quand il était trouvé, il y avait déjà des auxiliaires, des meneurs un peu plus bas sur le terrain qui avaient eux-mêmes fait des différences.

Michael Laudrup, en finale de Champions 1992 face à la Samp. Photo : PA Images / Icon Sport

Sur le concept du meneur de jeu qui est au dessus du lot, il y a deux configurations. Soit le meneur évolue dans une équipe faible, et du coup ce n’est pas difficile de « sortir du lot », comme un Benjamin Nivet qui se retrouve à Troyes en L2, ce n’est pas le meilleur joueur du monde, mais il est entouré de joueurs « moyens » donc c’est logique que ce soit lui qui ait le ballon, parce qu’il est capable de faire 80% de choses dont ses partenaires ne sont pas capabales. Quand tu arrives à un niveau comme celui du Barça, il faut vraiment avoir le niveau de Messi, à savoir être au-dessus de tout le monde sur la planète foot, pour être légitime dans la responsabilité d’un meneur de jeu. Le seul joueur dans mon souvenir qui ait pu être à ce point exonéré de tâches défensives (même si Messi en est capable), c’est Riquelme à Villarreal, dans une équipe de très haut niveau qui fait un parcours exceptionnel en Ligue des Champions. Riquelme dans cette équipe était suffisamment au-dessus et il apportait des choses si différentes par la passe et sa vision, qu’il était vu comme un joueur à part autour duquel on avait construit l’équipe. Aujourd’hui  pour des joueurs comme Arthur et De Jong, même s’ils ne sont pas encore au niveau de Xavi et Iniesta, il ne suffit pas d’être un bon ou un très bon meneur de jeu pour être légitime et digne de recevoir des ballons. Il faut être fuoriclasse total comme Messi.

Par rapport par exemple aux équipes italiennes, de niveau comparable au Barça, des années 90-2000, qui souvent brillaient par leur nº10 très supérieur (Baggio, Del Piero, Totti), aussi parce que le reste du milieu de terrain était occupé par des joueurs plus obscurs.

On voit souvent, à tort ou à raison, l’Italie comme la patrie du conservatisme tactique, de la rigueur, etc. Alors que c’est en Serie A qu’il y a eu le plus de meneurs créatifs. Mais justement c’était la touche de folie et d’improvisation dans des équipes qui par ailleurs étaient très rigides, très organisées. Et c’est vrai qu’à ses époques en Serie A, quasiment chaque équipe a son meneur, il y a les Kaka, Zidane, Micoud, Veron, Del Piero, Rui Costa, Totti, énormément de nº10. Mais aussi parce qu’il y avait une scission assez précise. Les milieux défensifs étaient vraiment très restrictifs, à la Juve par exemple Tacchinardi, Conte ou Deschamps, étaient là avant tout pour protéger. Ils donnaient ensuite la balle au nº10 qui était chargé de se débrouiller, de trouver la solution tout seul ou de faire marquer ses attaquants. Il y a beaucoup de nº10 qui ont changé le destin de leur équipe, jusqu’à Kaka qui lui était peut-être un peu plus moderne et surtout mieux entouré avec Rui Costa ou  Seedorf.

En Espagne, au Barça, des joueurs un peu moins techniques n’ont pas pu durer, et sur les postes de milieu défensif il y avait des joueurs historiques comme Guardiola, Thiago Motta, Busquets, Yaya Touré dans une registre différent, et il n’y a plus jamais eu dans l’époque moderne un Barça avec 3 milieux défensifs qui donnaient juste la balle au nº10. Ça a toujours été un projet beaucoup plus collectif. Et qui dit collectif dit moins besoin d’un nº10, comme c’est le cas dans le foot actuel.

Au final, le seul système qui te permet d’avoir un vrai meneur axial, c’est le 3-4-3 de Cruyff, qui est aussi enseigné à la Masia. Et le véritable 10 n’est pas forcément là où on croit, c’est Bakero qui occupait le poste alors que Laudrup jouait un cran plus haut…

Dans le 3-4-3 de Cruyff, il est très difficile pour le joueur en point haute du losange au milieu d’être un élément créatif parce qu’il est au final, plus un point de passage qu’autre chose, vers les latéraux notamment. Bakero était surtout utilisé en appui pour les lancements de jeu, trouver les latéraux ou lancer Laudrup. C’est un rôle assez différent de ce que l’on imagine. Bakero en 10 à l’époque c’est un peu comme Ramsey sur certains matches de la Juve ou Nainggolan en 10 à l’Inter l’an dernier, ou à Cagliari aujourd’hui. C’est vraiment un joueur qui est dans une position avancée mais qui n’a pas la créativité d’un numéro 10. Il y a même des joueurs plus reculés, à des niveaux inférieurs comme Alex Granell qui actuellement joue en Segunda, qui sont plus créatifs que des Nainggolan.

« Dans le 3-4-3 de Cruyff, le joueur en point haute du losange au milieu est plus un point de passage qu’un véritable meneur de jeu. »

Le 3-4-3 losange de Cruyff c’est un système qui n’est presque plus viable à haut niveau. Lui-même le disait.  L’évolution athlétique fait que les espaces que tu laissais à l’époque, que tu pouvais combler, et encore pas toujours, se feraient trop sanctionner aujourd´hui. Les 3-4-3 de nos jours sont organisés sans nº10, et orientés autour de l’activité des pistons sur les côtés. Les 4-4-2 losange sont aussi très peu utilisés parce que ça demande énormément aux ailiers. Le 4-2-3-1 est utilisé mais l’élément axial est plus souvent un 9 et demi qui tourne autour de l’avant-centre, plutôt qu’un vrai nº10 qui oriente le jeu. Parfois le meneur de jeu est même excentré dans ce système. Il reste l’Atalanta qui joue en 3-4-1-2, avec des vrais joueurs de couloir et un nº10. Mais le 3-4-3 est aujourd’hui, on peut le regretter, a quasiment disparu. Il n’ya que Guardiola qui l’a testé dans sa dernière saison au Barça, avec Fabregas derrière Messi, mais je ne sais pas si d’autres entraîneurs l’ont tenté depuis.

Un grand 10 a forcément besoin d’un grand nº9 ? Dans l’histoire du Barça il ya eu des associations très fructueuses comme Laudrup-Romario ou De La Peña-Ronaldo ? Le 10 fait le 9 ou le 9 fait le 10 ?

La réponse bateau serait de dire les deux. Je pense quand même que  le nº10 qui fait plus le nº9 que l’inverse. La capacité d’un 10 à mettre le ballon dans une zone où on ne l’attendrait pas va vite infuser dans l’esprit du nº9, qui va penser « je peux me permettre de faire cet appel-là, parce que la passe va m’arriver ». Si le 9 fait un super appel mais que le 10 est incapable de le servir, il ne se passe rien. J’ai tendance à prêter plus d’importance à l’amorce de l’action qu’à la finition.

« Le nº10 fait plus le nº9 que l’inverse. Quand Laudrup était au Barça, Romario était meilleur buteur. Quand le Danois part au Real, c’est Zamorano qui devient Pichichi, en explosant son record de buts. »

Dans le bouquin, on évoque l’influence de Laudrup, au-delà du 5-0 dans un sens puis dans l’autre en passant du Barça au Real. Quand il est au Barça, Romario est meilleur buteur. Puis quand il signe au Real, Zamorano devient Pichichi en explosant son record de buts sur une saison. Alors que le total de Romario chute nettement, dans une saison post-Mondial il est vrai. Il y a aussi des déclarations de Stoichkov qui disait que Laudrup et lui se comprenaient en un coup d’œil. Ce n’était pas seulement une expression, Laudrup avait véritablement un type de regard en fonction de la passe qu’il allait donner, longue ou courte, que les adversaires ne voyaient pas mais que Stoichkov comprenait. Le Bulgare était extrêmement élogieux sur le Danois. Romario, quand il avait la tête au foot, comme Ronaldo en bonne forme physique, étaient tellement forts qu’ils n’avaient pas besoin d’un énorme nº10 pour planter leur vingtaine de buts sans l’aide de personne. Mais si, en plus, tu leur donnes un nº10 créatif à côté, ça ouvre de nouvelles possibilités.

Un autre exemple, pas directement de la relation 9-10, dont on parle dans le livre. Jean-Michel Badiane, quand il passe pro au PSG, disait que quand il s’est retrouvé à l’entraînement avec Ronaldinho et Okocha, il n’osait pas forcément faire les appels, il jouait comme en réserve, de manière classique. Okocha lui disait de faire l’appel, même de 50 mètres. Badiane était un peu dubitatif, le faisait quand même et au final le ballon lui arrivait dans les pieds. C’est la même chose dans la relation 9-10. Si l’avant-centre comprend que quand Laudrup repique dans l’axe il va faire sa fameuse passe extérieur du pied, son espèce de louche que personne n’a jamais fait dans l’histoire du foot, l’attaquant anticipe son appel et se retrouve avec des face-à-face à jouer avec le gardien. C’est pour ça que je pense que le 10 peut faire le 9, si le 9 arrive à comprendre comment joue le 10 et quels types de ballons vont lui arriver.

Le Barça a toujours fait jouer plusieurs 10 potentiels dans ses équipes. Comment expliquer que certains 10 à l’ancienne (Riquelme / Litmanen / Hagi), qui dictaient le jeu dans leur équipe précédente, n’aient pas réussi leur intégration ? On met Coutinho dans la liste ?

Le nº10 a besoin d’être mis en valeur, et d’avoir des habitudes de jeu, dans la manière avec laquelle il va distribuer le ballon mais aussi comment il va le recevoir. Je ne suis pas sûr que ces joueurs-là étaient solubles dans le collectif du Barça. Et qu’ils aient de suite compris ce que l’on attendait d’eux, ni ce qu’ils pouvaient apporter à leurs partenaires. Il y a pas mal d’équipes qui avaient un jeu beaucoup plus direct que celui du Barça, donc pour ces nº10-là il y avait beaucoup plus de possibilités de faire des passes à risque vers les attaquants, avec potentiellement plus de pertes de balle. C’est différent à Barcelone, les passes difficiles ne sont faites que dans des zones précises, où tu sais qu’en cas de ballon perdu tu pourras faire le nécessaire pour la récupérer dans la foulée. Au Barça la créativité et l’envie de faire la différence est beaucoup plus collective.

Par exemple, pour Coutinho à Liverpool, il s’agissait surtout d’initiatives individuelles, ses inspirations sortaient souvent du cadre collectif. Il était capable de faire la passe qui tue ou une frappe de 30m, mais on voit depuis son départ que Liverpool s’en sort mieux en mettant au milieu des joueurs de devoir. Wijnaldum, qui a une formation de nº10 et qui s’est reconverti un cran plus bas, apporte une stabilité que les Reds n’avaient pas avec Coutinho. De plus le Brésilien n’est pas forcément un vrai nº10. Il peut être utilisé un peu partout au milieu et en attaque, mais ça peut être redondant avec le déplacement des autres attaquants. C’est ce qui s’est passé avec Messi lorsqu’il dézonait, le Barça se retrouvait avec deux positions pas très bien « fixées », ce qui est préjudiciable à la perte du ballon.

Juan Roman Riquelme, sous le maillot du Barça – Photo Icon Sport

C’est difficile de généraliser et de mettre dans le même sac tous les nº10 du Barça. Je ne suis pas sûr que tous se valaient, que tous aient eu le même cadre collectif ou le bon coach. Riquelme paraissait avoir le profil idéal, mais il avait Van Gaal comme coach, qui refusait systématiquement toute initiative individuelle. Au final, dans ce contexte, son recrutement peut être considéré comme une fausse bonne idée. Ce qui est certain, c’est qu’au fil des années le cadre d’expression individuelle du joueur s’est réduite, du fait de la patte des entraîneurs. Il y a 20 ou 30 ans, le football était moins tactique, moins précis, et l’entraîneur acceptait de mettre son destin entre les pieds de son ou ses meilleurs joueur(s). Si Platini était capable de faire 80% de très bons matches, le coach n’avait pas de souci à lui donner les clés du camion. Maintenant les entraîneurs n’acceptent plus, à part Valverde avec Messi, de dépendre autant du talent d’un joueur. Plus l’entraîneur cherche à mettre une tactique collective en place, plus il réduit l’espace d’expression individuel des joueurs. Avant, ce type de joueurs étaient imprévisibles et on ne pouvait donc pas prévoir de contre-modèle. Un joueur très déséquilibrant comme Neymar acceptait au Barça de faire les efforts défensifs, pour qu’en contrepartie on accepte toutes ses initiatives individuelles, à partir du moment où elles ont un pourcentage de réussite élevé. Un nº10 qui est bon seulement sur une dizaine d’action par match, c’est trop peu pour s’insérer dans une équipe de haut niveau.

Quel grand nº10 tu aurais aimé voir jouer au Barça ? On sait que Cruyff voulait prendre Bergkamp par exemple à l’époque de la dream team.

Bergkamp ç’aurait vraiment été sympa. Dans le bouquin, Litmanen explique que Bergkamp courrait peu. Et Van Gaal confirmait que Litmanen courrait plus que Bergkamp, à qui il a succédé à l’Ajax, et en ça le Finlandais était un 10 plus moderne. Bergkamp a quelque chose que l’on retrouve chez Laudrup, c’est un 10 mais dans l’absolu c’est un 9 ½, et presque un 9 tout court, il peut tout faire offensivement et très jeune il est très fort au point de se retrouver sur le podium du Ballon d’Or, au début des années 90. Et pourtant dans un style assez différent du Bergkamp que l’on a connu à Arsenal. De plus, avec lui il y aurait eu la continuité de la filiation néerlandaise au Barça. Ça aurait peut-être été redondant mais dans l’idée, ça aurait fait un joli trait d’union entre l’Ajax et le Barça.

« Plus l’entraîneur cherche à mettre une tactique collective en place, plus il réduit l’espace d’expression individuel des joueurs, notamment des nº10. »

Personnellement c’est Pablo Aimar que j’aurais aimé voir signer au Barça.

Des joueurs comme Aimar, ou Rui Costa, auraient pu avoir le profil pour le Barça. En fin de carrière ils n’avaient plus nécessairement le coup de rein mais plus jeunes ce n’étaient pas des joueurs lents. Ils étaient capables de prendre le ballon, de percuter et de faire des différences balle au pied. Je suis pas incroyablement fan du Portugais, je sais pas si ça aurait marché au Barça, mais ça m’intrigue…

Sinon le gros dossier, c’est Di Stefano, qui devait signer au Barça avant de finalement atterrir au Real …

Pour ce bouquin et le précédent, j’ai pu voir tous les matches disponibles de Di Stefano. Et effectivement, j’ai rarement vu aussi fort. Si je dois faire un Top 3 de l’Histoire, je le mets nº2 derrière Messi, et devant Maradona. Ce qu’il faisait était vraiment exceptionnel, jusque très tard dans sa carrière. C’est le premier joueur à pouvoir être considéré comme meneur de jeu, et joueur de foot total. Si tu l’imagines au Barça, premièrement le Real n’a pas cette série de victoires en Coupe des Champions, mais il y a certainement une révolution par le jeu au Barça qui arrive beaucoup plus tôt dans son histoire. Il était tellement capable de prendre les matches en main, de bien faire jouer tout le monde autour de lui, que le Barça aurait été vu dès les années 50-60 comme l’endroit du beau jeu en Espagne, ce qu’il n’est devenu que bien plus tard.

Tu revois beaucoup d’anciens matches. Sur ce que tu as pu revoir du Barça à travers les époques, qu’est ce qui a bien ou mal vieilli ? L’époque Kubala, Cruyff, Maradona, la Dream Team, etc. par rapport à l’époque Guardiola par exemple…

Y a certains passages assez pénibles. Même dans l’histoire assez récente. L’époque Van Gaal, c’est assez lassant, il y a beaucoup de joueurs dans le camp adverse mais on ne comprend pas pourquoi. Ça ne fontionne pas et ça ne correspond pas à ce qu’aurait voulu faire Van Gaal de conforme à ce qu’il se passait dans ses équipes précédentes.

Un joueur qui m’a marqué, en bien, c’est Luis Suarez (premier du nom), dans les années 50 avant de partir à l’Inter. C’était le Barça d’Helenio Herrera, qui sans être une équipe de folie était assez éloignée du Catenaccio que sera cet Inter.

« Selon moi, Messi et Di Stefano sont les deux meilleurs de l’Histoire, devant Maradona. Avec Di Stefano, le Barça aurait connu une révolution par le jeu beaucoup plus tôt dans son histoire . »

Sinon, le mieux, c’était le Barça de Cruyff, la Dream Team. Avec ses faiblesses. Ils ne pourraient pas rivaliser avec des équipes de 2019, mais ce Barça jouait un football plus agréable à voir que tout ce qui s’est passé dans les années 2000. Jusqu’à l’arrivée de Guardiola en 2008, je ne dirais pas que le foot était inregardable, mais c’était quand même très compliqué. Le Barça du début des années 90 pressait plus que ce qui se faisait dans les années 2000, et dans le contenu c’était énorme. En 94 la saison se finit mal avec la finale contre Milan, mais ce que font RomarioLaudrup… Il y a des matches qui sont assez aberrants de facilité sur cette période. Selon moi, c’est le pic du foot avec ce qu’a fait Guardiola par la suite. L’un des matches de plus haut niveau que j’ai pu voir, et pendant lequel j’ai pris le plus de plaisir, c’est le match contre Kiev en 93. Le Barça gagne 4-1, il y a plusieurs poteaux, ils sont largement au-dessus. Il y a d’ailleurs une interview de Guardiola à la fin du match où il dit « si vous aimez le foot, vous avez aimé ce match », on sent qu’il était conscient d’avoir vécu quelque chose d’incroyable.

La finale de Coupe Intercontinentale en 92, contre le Sao Paulo de Telê Santana, avec un doublé de Rai, une énorme équipe avec Cafu, etc. était vraiment un match monumental, même avec des yeux de 2019. Ce sont les matches qui m’ont marqué parce qu’ils étaient très modernes. Ça pressait, il y avait la volonté de jouer au sol, contrairement aux Champions ou tournoi internationaux des années 2000, où il y avait beaucoup de ballons dans les airs, de duels. Ce que faisait la Dream Team de Cruyff s’est perdu puis le fil a été repris avec Guardiola, et ça s’est ensuite étendu à d’autres équipes. Alors que dans les années 90, le Barça était le seul à jouer comme ça, était un petit peu iconoclaste et pronait des principes qui étaient assez peu repris ailleurs en Europe.

En France si on parle de nº10, on vient rapidement au carré magique. Le Barça de Guardiola avec Busquets-Xavi-Iniesta + Messi, c’est un peu le même tonneau, non ? Même si les 3 du milieux ne seront pas considérés comme des 10 par tout le monde…

On peut même le considérer plus comme un carré magique que l’Equipe de France d’Hidalgo, dans lequel le 4ème était un joueur plus défensif. C’est un carré ou un losange magique, si on veut pinailler en terme de géométrie, à partir du moment où Messi est placé en faux 9, il y a clairement une colonne vertébrale qui est énorme. Même les centraux étaient capables de jouer et de relancer proprement. L’intégration de Busquets, c’est clairement le prolongement du style du Guardiola joueur, un très bon passeur, un joueur extrêmement habile sous pression et capable de lancer les attaques. Qui est placé devant la défense mais qui au final ne sait pas vraiment défendre. Avec Busquets, Guardiola a repris le fil de ce que lui était en tant que joueur. Avant, Yaya n’avait pas un profil défensif et avait un plus gros volume de jeu, mais c’était une autre idée.

« Aujourd’hui ça paraît évident pour tout le monde, mais avant Pep il y a de grands débats pour savoir si Xavi et Iniesta peuvent ou non jouer ensemble, s’ils sont compatibles. »

Xavi et Iniesta doivent aussi énormément à Guardiola. Aujourd’hui ça paraît évident pour tout le monde, mais avant Pep il y a de grands débats pour savoir si les deux peuvent ou non jouer ensemble, s’ils sont compatibles. Un peu comme Gerrard et Lampard en sélection anglaise. Les gens de demandaient si les deux n’étaient pas un peu redondants, si on ne perdait pas trop en qualité défensive… Alors en plus en recentrant Messi, tu te retrouves avec tout l’axe du terrain exclusivement technique. Et on en est arrivé à un point où on aurait pu mettre quasiment n’importe qui sur les côtés, ça aurait fonctionné. On a vu à la fois d’excellents joueurs délocalisés, comme Thierry Henry ou David Villa, des joueurs à gros volume comme Pedro, mais aussi d’autres joueurs plus lambda qui ont eu un vrai rendement dans cette équipe, comme Tello, Cuenca ou Jeffren. Munir aussi a joué dans ce rôle par la suite, et il a pu faire des différences, parce que ce carré magique là permettait de bonifier tout le monde. N’importe quel joueur avec la volonté de faire les appels et capable de gagner quelques duel en un-contre-un s’en sortait dans cette équipe. Cette colonne vertébrale te faisait gagner les matches, quels que soient les éléments qui étaient mis autour. Il y avait une cohérence de l’ensemble et un niveau de création qu’il va être difficile de revoir dans l’histoire du foot. Un peu comme l’Ajax du Football Total de Rinus Michels dans les années 70, c’est la coïncidence d’un recrutement parfait et l’émergence d’une génération spontanée, où tout le monde adhère aux mêmes principes. Au final, c’est presque une anomalie à l’échelle du foot que ces joueurs-là pensent le même football, viennent de la même éducation footballistique et puissent évoluer dans les mêmes zones à la même époque.

On fantasme souvent le fait d’avoir une équipe composée uniquement de nº10. Est-ce quelque chose de viable ? Je demande ça en ayant en tête le Barça Santos de 2011 où le Barça n’a aligné quasiment que des jugones

C’est un match qui est mythique. Sur l’aspect jouer avec 10 milieux de terrain, ce qui est un peu romancé, mais c’est certainement la seule fois où l’on a vu un football aussi axé sur les milieux de terrain. Et qui plus est sur un match, même si Santos n’était pas une équipe incroyable, malgré quelques très grands joueurs (dont Neymar), de très haut niveau.

« Le Barça-Santos de 2011, on n’a jamais vu un football aussi axé sur les milieux de terrain. »

En soi, est-ce viable de jouer avec seulement des nº10 ? Quand on parle de nº10 à tous les postes, il faut considérer des nº10 assez modernes. Actuellement à Liverpool, Alexander-Arnold, ou Kimmich quand il joue latéral au Bayern, sont des joueurs qui peuvent être considérés comme des 10. En ce moment, Alexander-Arnold est le joueur qui initie 40% des attaques de Liverpool, Kimmich l’an dernier était le jouer avec le plus haut taux sur les passes qui font avancer le jeu de leur équipe. On peut aussi penser à Marcelo qui déclenchait toutes les attaques du Real depuis son poste de latéral. En intégrant des joueurs comme ça, qui sont des espèces de nº10, je pense que c’est faisable à la condition qu’il y ait un énorme pressing à la perte et que ton équipe ait tout le temps le ballon. Sinon, ça supposerait que tous tes joueurs créatifs, potentiels nº10, aient également le volume de jeu suffisant pour être bons dans tous les registres, défensif inclus. En réalité c’est rarement le cas. Kimmich ne sait pas tellement défendre, Alexandre-Arnold a de grosses failles défensivement, etc. Ça reste quasiment impossible de trouver des joueurs incroyables défensivement avec en plus la capacité créative comparable à celle d’un 10. On peut peut-être imaginer ça dans 40 ans, un match où tous les joueurs ont une formation de meneur créatif mais qui sont replacés partout sur le terrain… Aujourd’hui, ça pourrait exister si on faisait un All-Star Game des meilleurs joueurs Européens, en commençant par des gardiens comme ter Stegen, mais ça resterait très peu viable sur la partie défensive.

Tu as revu beaucoup de matches de Messi et Iniesta, et tu dis en avoir utilisé 3% pour le bouquin. Tu nous fais partager un peu des 97 % restants ?

Je me suis surtout intéressé aux matches lorsqu’ils jouaient en réserve ou en équipes de jeunes. Concernant Messi, quelle que soit la catégorie, jusqu’en équipe première, il a toujours été le joueur majeur de l’équipe. Concrètement, les matches de Messi à 15-16 ans sont les mêmes que maintenant. Il était déjà capable de prendre la balle, traverser tout le terrain, partir de l’aile droite pour rentrer finir avec son pied gauche. Il mettait déjà sa frappe plat du pied, petit filet depuis les 20 mètres. Il avait déjà cette vivacité supérieure. Déjà, plus jeune, on sentait qu’il avait tout le package et la seule interrogation était de savoir s’il pourrait faire les mêmes différences contre de meilleurs défenseurs. Le Messi d’avant était le même qu’aujourd´hui. Il a simplement amélioré tout ce qu’il avait pour pousser les curseurs au maimum. Et travaillé certains points, comme les coups-francs.

Iniesta, lors de sa dernière saison au Camp Nou – Photo : Actionplus / Icon Sport

A contario, Iniesta s’est construit de façon plus chaotique. Par exemple, la relation entre Iniesta et Sergio Garcia est très intéressante. Ils ont de la même génération, ont débuté ensemble au Barça B puis lors de leurs premières apparitions en A. Garcia est parti à l’Espanyol et n’est pas devenu un grand nom, contrairement à Don Andres. Il y avait cette relation 10-9, mais on voyait que le 9 n’était pas forcément capable de bonifier tous les ballons du 10. Plus jeune, Iniesta jouait clairement en nº10, notamment avec l’Espagne U20. Bizarrement, cette équipe n’avait pas souvent le ballon, et Iniesta jouait surtout comme un 10 de contre-attaque, il jouait surtout des ballons de transition, un peu comme Zidane en Equipe de France, ou Ozil au Real. Il marchait quand son équipe n’avait pas la balle. On était loin des Espagne de jeunes d’aujourd’hui avec 75% de possession. Il cherchait presque uniquement la passe qui tue, en profondeur. Avec pas mal de déchet, ce qui tranche avec ce qu’il sera plus tard au Barça sous Guardiola. Déjà, quand il débute avec Van Gaal, sur de petits bouts de match, il joue partout, sauf en position de nº10 axial. Ce qui est compréhensible vu l’effectif d’alors. Si Riquelme n’arrivait pas à jouer en 10, on imagine mal donner les clés à un Iniesta tout frais sorti de la Masia. Il a joué milieu droit, gauche, dans le double picot avec Motta, et il n’y a pas grand-chose dans ces matches qui feraient deviner le talent du joueur et ce qu’il est devenu par la suite. Le système en place ne le servait pas vraiment. S’il est devenu le joueur qui fait tant avancer le jeu, on peut se dire que c’est plus sur ce qu’il pouvait montrer à l’époque à l’entraînement, où il devait montrer tout son potentiel. Avec les U20 ou avec Van Gaal, on le voyait très peu aller percuter balle au pied et gagner des mètres par le dribble, par exemple. Sa palette a mis beaucoup plus de temps à se voir que celle de Messi. Au final, sur la période de ses débuts, il était assez difficile d’imaginer quel type de joueur allait pouvoir devenir Iniesta.

« Messi, à 15 ans, était le même que l’on connaît aujourd´hui. Iniesta s’est construit de façon plus chaotique. Sur ses débuts, il était assez difficile d’imaginer quel type de joueur il allait devenir. »

Sous Guardiola, Messi était déjà le meilleur du monde, celui qui faisait le plus de différence. Mais il avait autour un collectif au top avec chaque individualité qui donnait son meilleur. Depuis Messi a pris plus de poids, il peut « manger » l’influence des autres, ou alors ceux-ci  (ou le collectif) n’en fait pas assez. Est-ce que tu y vois une limite ?

Aujourd’hui, les joueurs qui entourent Messi ne dépassent pas leur fonction et se contentent de lui passer le ballon en mode Ave Maria. Mais sous Guardiola, Xavi et Iniesta n’avaient pas besoin de dépasser leur fonction pour faire des différences et faire avancer le jeu. Ils battaient les adversaires par la passe. C’était leur qualité de base, leur éducation. Si on regarde les derniers recrutements, dont l’emblème absolu est Paulinho, on s’est beaucoup éloigné de cette ligne directrice. Même Rakitic, qui a Séville jouait 10, mais dans une équipe qui dominait peu, arrive au Barça comme un joueur certes technique, mais surtout à gros volume de jeu qui sera capable de compenser Messi défensivement.

« Aujourd’hui, les joueurs qui entourent Messi ne dépassent pas leur fonction et se contentent de lui passer le ballon en mode Ave Maria. « 

Le fait de laisser partir Thiago, qui avait les moyens de marcher dans les traces de Xavi, était déjà un premier mauvais signal. Si le Barça avait aujourd´hui un milieu Thiago-Arthur, avec Busquets derrière et Messi en 9, le Barça serait peut-être moins dépendant de l’Argentin offensivement. Il peut y avoir de la déception sur le travail de Valverde concernant De Jong, même si c’est seulement le début. De Jong doit être capable de faire des différences, un peu comme Iniesta, par la passe mais aussi dans la percussion et le dribble, dans le but de pouvoir donner la balle à Messi plus haut sur le terrain, plus près du but adverse, avec déjà 2 ou 3 adversaires éliminés. Aujourd’hui ce n’est pas encore le cas, on donne la balle à Messi aux 40 mètres face à un bloc regroupé. On attend de voir si De Jong va être capable d’assurmer ces responsabilités en 8, ou s’il faudra au final le repositionner en 6. La paire De Jong- Arthur, logiquement, doit pouvoir permettre de faire des différences par la passe, de créer des triangles. Mais je pense que Valverde a repris l’héritage de Luis Enrique, qui a initié ce changement, d’équipe qui fait la différence au milieu à équipe qui fait la différence devant, sur le principe : l’attaque est tellement forte que je n’ai pas besoin d’avoir un milieu ultra-créatif. Neymar-Suarez-Messi était potentiellement considéré comme le meilleur trio offensif de l’histoire, et il suffisait de leur donner la balle pour que la différence soit faite. Valverde n’est pas un entraîneur assez radical dans l’idée de possession et de jeu de position pour avoir la volonté d’inverser cette tendance. Ça correspond peut-être plus au foot actuel de prendre Vidal que de vrais joueurs de ballon, mais les choix de recrutement qui sont fait n’aident clairement pas à revenir vers de la créativité au milieu de terrain. Quelques joueurs de ballon arrivent, mais on voit que ce n’est pas le projet central. D’ailleurs on ne voit plus personne sortir de la Masia, même Riqui Puig ou Aleña n’ont pas la possibilité de réellement se montrer. Il faudrait pouvoir leur donner de la continuité sur 6-7 matches, et c’est le genre de pari que Valverde n’est pas prêt à relever. Guardiola avait installé Busquets, même si ces performances étaient moyennes, en ayant une totale confiance sur sa progression.

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Personnellement, je n’aurais pas tendance à blâmer Messi. Parfois il marche en phase défensive alors que le ballon passe à 2 mètres, d’autres fois il vampirise vraiment le jeu de l’équipe. Ça peut être frustrant. Mais d’un autre côté, il est tellement au-dessus du lot que souvent, il a plus intérêt à privilégier la solution individuelle plutôt que collective. Le plus symbolique, c’est le nombre de fois où il arrive aux 20m, il voit s’ouvrir une ligne de passe et donne le ballon, son équipier ne finit pas, alors qu’en frappant lui-même il aurait eu plus de chance de marquer. Messi est presque trop fort, il se créé lui-même un dilemme sur la meilleure option entre jouer seul ou avec les autres. Et Valverde doit certainement réfléchir de la même manière. Au final, hormis son travail défensif, il paraît difficile de reprocher quoi que ce soit à Messi. J’incriminerais plutôt le Barça, qui n’a pas su renouveler une génération de milieux de terrains qui a fait son succès avec un jeu inégalé sur la planète foot. Et de ne pas avoir choisi l’entraîneur qui aurait pu inverser le cours des choses, en transformant certains profils, comme Guardiola a pu le faire avec des Boateng, ou d’autres. Le Barça n’a clairement pas cherché à adapter ses milieux ou à les faire progresser pour se fondre dans la philisophie maison.

« Valverde n’est pas un entraîneur assez radical dans l’idée de possession et de jeu de position pour avoir la volonté d’inverser la tendance initiée par Luis Enrique, passer d’une équipe de milieux à une équipe d’attaquants. »

Associer deux 10 comme Messi et Griezmann, c’est possible ? Ou bien le besoin de liberté de l’un sera forcément incompatibilité avec celui de l’autre ?

La liberté qu’avait Griezmann à L’Atlético était celle d’un attaquant dans une équipe où tout le monde défendait, lui le premier, dans des proportions impressionnantes. En Finale d’Europa League 2018 contre l’OM, par exemple, au-delà de ses buts, il court vraiment aux quatre coins du terrain, plus qu’on ne le voit véritablement à la TV d’ailleurs. Dans son positionnement « hors-écran », loin du ballon, il fait des efforts énormes. C’est le type de joueur à qui on peut donner une pleine liberté offensive, parce qu’on sait que ça ne va pas se payer sur le volet défensif.

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Le problème aujourd’hui, ce sont les zones d’occupation. Donner de la liberté à deux joueurs, ça ne me paraît pas inconcevable dans le foot actuel, à partir du moment où au moins un des deux va toujours revenir en position. Si Messi se retrouve complètement à droite, Griezmann complètement à gauche, et que le ballon est perdu dans l’axe, c’est embêtant parce que deux joueurs sont éliminés. Mais justement Griezmann va lui faire ce travail de compensation et de replacement, pour couper la contre attaque. Ça laisse a priori un seul joueur hors de l’action. Le problème ne se situe pas là. Le souci, c’est qu’ils ont besoin de la même liberté, axiale, en venant décrocher entre les lignes. Il y a un risque qu’ils se marchent sur les pieds. Le seul moyen d’éviter  cette redondance, c’est d’avoir une complicité, de comprendre ce que l’autre va faire, pour anticiper un mouvement différent. Si Griezmann comprend que Messi vient la chercher dans les pieds, alors il part en profondeur, etc.

En Equipe de France, Griezmann a énormément de liberté, pour venir décrocher, jouer en meneur reculé et mener les transitions. Ce réflexe de venir chercher la balle dans les pieds au milieu est devenu une habitude de jeu de Griezmann. Qui s’est réinventé par rapport à ses débuts, il ne jouait absolument pas comme ça à la base. Mais c’est ce Griezmann-là que le Barça a recruté. Et c’est exactement ce qu’est Messi, aussi. Ça n’a jamais été son jeu, mais c’est encore moins maintenant qu’on va demander à Messi de faire des appels en profondeur avec Griezmann à la passe. Parce qu’il court moins vite que le Français, et que Messi reste le meilleur passeur des deux. La logique voudrait que Messi occupe la position de nº10 et que Griezmann aille prendre l’espace, dans l’idée de les associer à deux dans une position axiale. Mais pour le moment, cette habitude de jeu n’existe pas. Et la présence de Suarez n’arrange pas les choses.

Messi et Griezmann doivent se comprendre. Ils sont suffisamment intelligents évoluer ensemble. Mais le système en place, avec Suarez qui est encore indéboulonnable a priori pour son coach, l’équilibre semble vraiment très dur à trouver. Tant que Griezmann n’arrivera pas à se faire comprendre de Messi, voire à changer ses habitudes, ce sera compliqué. Le feeling entre deux joueurs, ça peut cliquer de suite, ou prendre plus de temps. Pour le moment, cette complémentarité immédiate, celle où les deux joueurs se trouveraient les yeux fermés, n’existe pas. Donc l’équipe est obligée de se reposer sur un carcan tactique, un carcan qui actuellement défavorise Griezmann, qui se voit affecté à des tâches  qui lui correspondent peu, sur le côté.

Ton avis sur le Barça de Valverde. L’effectif est incroyable, mais on a l’impression que c’est exploité à 60%, qu’il n’y a pas la volonté de construire une machine collective surpuissante. Il semble aussi y a avoir un décalage entre l’intensité requise pour gagner la Champions et ce que propose le Barça.

L’intensité semble effectivement être le sens de l’Histoire actuellement. Bon, depuis toujours, l’Histoire va dans un sens, jusqu’à ce qu’elle aille dans l’autre, mais concernant l’intensité je pense qu’on n’est pas encore au bout, à la fin de la tendance. Il y en a encore pour quelques années. Il n’y a aucun indicateur, la preuve avec le dernier Liverpool-City, qui pourrait laisser penser que seulement de la possession, et une gestion du tempo « à sa main », permette de gérer les matches comme l’Espagne 2010, par exemple. Aujourd´hui, on ne voit aucune équipe de très haut niveau qui ne joue pas avec beaucoup d’intensité, beaucoup de courses. C’est d’ailleurs la baisse d’intensité en ce début de saison qui explique les moins bons résultats de Tottenham.

Ça me paraît actuellement impossible d’imaginer un foot où, en marchant, on pourrait gagner des matches. Après, le Barça possède toujours le meilleur joueur sur le terrain, et se trouve relativement souvent en position de force. Tant que le Barça a Messi à ce niveau-là, il continuera à gagner des matches. Mais restera à la merci d’équipes avec lesquelles elle ne pourrait pas rivaliser dans l’intensité. Là où se pose le problème de « ne pas courir », c’est que des équipes très intenses, comme Liverpool, sont capables de faire de grosses différences, de marquer plusieurs buts, sur des courtes périodes, de 10 minutes ou à peine plus. Subir ça signifie quasi-systématiquement une élimination en Champions. À l’inverse, miser sur le contrôle, par définition, ne te mets pas en situation de renverser des situations, d’avoir des périodes de folie pendant lesquelles tu mettrais fin au suspense de la double confrontation. C’est quelque chose de plus méthodique, de plus préparé, qui risque potentiellement d’exploser face à une équipe qui met beaucoup plus d’intensité. Dans cette configuration, il y a vite le risque de s’exposer à des erreurs individuelles que tu paies cash, une passe en retrait ratée d’Alba à Liverpool ou de Laporte contre Tottenham, et tout peut s’écrouler. Les équipes qui mettent cette intensité ont souvent la faculté à profiter d’une dynamique de momentum, qui dure peut-être 10 minutes, mais qui vont anéantir tout ce que l’adversaire a pu réaliser sur les 170 autres minutes de la double confrontation.

« Tant que le Barça a Messi à ce niveau-là, il continuera à gagner des matches. Mais restera à la merci d’équipes avec lesquelles elle ne pourrait pas rivaliser dans l’intensité. »

Quoi qu’il arrive, l’effectif du Barça doit l’emmener minimum en quarts, voire en demi de Champions, si le tirage n’est pas trop compliqué. Après, si le Barça se retrouve face à un Liverpool… La saison passée, le match aller est très heureux, tout tourne en ta faveur, et c’est l’inverse au retour. Mais ça aurait pu mal tourner dès le match aller…

Dans le contenu, c’est pauvre depuis l’arrivée de Valverde, mais le Barça dominait toujours ces adversaires. Cette année, les stats avancées montrent que souvent, le Barça frappe moins que ses adversaires, se créé moins de grosses occasions…

Le Barça profite toujours d’un coup-franc ou d’une invention de Messi pour fausser les statistiques, alors que concrètement dans le jeu, l’équipe peut plafonner à 8 ou 10 tirs dans le match. Il y a clairement un potentiel inexploité, le Barça semble loin de son maximum, mais il y a des variations de niveau colossales. D’un match à l’autre, on passe de tout à rien. Contre le Slavia, la capacité à prendre la profondeur, alors que les Tchèques jouaient avec une ligne de 6 à 40m de son but, aurait dû te permettre de gagner le match facilement, ça n’a pas été le cas, Il y avait eu le même genre de match à Eibar, et là tu gagnes 3-0. Malgré tout, on sentait une fragilité, et si Eibar fait un peu mieux le job, le Barça ne gagne pas forcément la rencontre. Dans les deux cas, une vraie bonne équipe du Barça doit mettre 4 ou 5-0, parce qu’il doit normalement faire payer la prise de risque défensive adverse, qui laisse de l’espace et des un-contre-un. L’an dernier, face au Betis de Sétien, le Barça a eu de grosses difficultés parce que le plan adverse était très bien appliqué, et que l’équipe de Valverde n’arrivait pas à en sortir. Alors qu’a priori, vu les qualités individuelles de l’effectif, même s’il n’y a plus vraiment joueurs capables de prendre la profondeur, c’est le type de match où tu devrais arriver à trouver des solutions, et finir à 20 tirs et 3 buts au final.

« Pour l’après Valverde, Ten Hag me semble le choix le plus cohérent. »

En tant que fan de la Dream Team et de la Pep Team, tu as un nom de préférence pour le banc, pour l’après Valverde ?

Je ne suis même pas sûr que ça fonctionnerait, mais ce qui me paraît le plus logique, ce serait Setien. Ce serait très romantique, il y aurait une vraie filiation avec ce qui a pu se faire avant, mais je ne suis pas certain que ce soit suffisamment pragmatique pour avoir des résultats. Sinon, je vois vraiment Ten Hag. C’est le choix le plus cohérent, à la fois sur l’historique Ajax-Barça, ça permettrait de retisser le lien de l’entraîneur néerlandais sur le banc du Barça, de revenir à de la philosophie hollandaise, de football total en version moderne. Il fait partie de ces gens qui sont suffisamment convaincus d’un certain type de football pour garder ses idées même dans les périodes plus difficiles. Il montre à l’Ajax qu’il est capable d’avoir des résultats, il connaît Frenkie de Jong… Il représente un football moderne, avec du jeu et de l’intensité. Son Ajax créé des occasions sur un jeu de passes courtes, est capable de presser à la perte, tout en se rapprochant du football des triangles de Guardiola. Ce n’est pas simplement un jeu de possession, c’est un style de possession qui conviendrait vraiment au Barça. Et son style de pressing à la perte ne demande pas forcément un volume de courses monstrueux, il pourrait très bien convenir à des joueurs qui ne sont plus tout à fait dans la fleur de l’âge , qui sont plutôt physiquement sur la phase descendante. Ça me paraît la solution évidente, et je pense que ce sera beaucoup plus facile à faire accepter aux socios que Setien. Pour les vrais amoureux du jeu, Setien c’est la garantie de voir un foot sympa, mais on parle d’un coach qui vient de se faire débarquer du Betis. Ça questionne automatiquement sa légitimité. Alors que Ten Hag, peu importe ce qu’il fera sur la saison en cours, ça restera l’entraîneur qui a emmené une équipe surprise, l’Ajax, en demi-finales de Champions, et à quelques secondes d’une finale.

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3 Commentaires

  1. Félicitations! Analyse passionnante, je suis impressionné par votre compétence et votre discernement…qualités qui manquent tant à nombre journalistes et chroniqueurs sportifs.

  2. Excellente analyse.Par contre qui parle de l’Espagne 2010 parle du Barça de Guardiola moins Messi.Or ici l’article demande clairement le retour au source.Au moment où Guardiola marchait sur l’Europe nos adversaires n’étaient pas si agressif et si intense comme peut l’être Liverpool aujourd’hui.Donc si Barça retrouve son football, arriverons-nous à gagné une C1 face à des adversaires comme Liverpool?Pas si sûr. La preuve est q Guardiola déçoit aussi en C1 depuis un temps. Pour moi, notre problème c’est q le tic-taka est révolu et le jeu de possession ne fait plus gagné. Donc c’est à Barcelone de se créer un nouvel ADN capable de s’adapter au foot du moment qui est l’intensité et l’agressivité

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